Entre tradition et innovation, le pari Port Gitana de Benjamin Luzuy
Entre tradition et innovation, le pari Port Gitana de Benjamin Luzuy
Installée au bord du Léman, l’Auberge de Port Gitana n’est pas une adresse comme les autres. Lieu historique de Bellevue, associé depuis plusieurs générations aux terrasses lacustres, aux filets de perche et aux repas de famille, elle a rouvert ses portes sous l’impulsion de Benjamin Luzuy et de Gourmet Brothers. Pour l’entrepreneur genevois, ce projet marque une nouvelle étape dans un parcours déjà riche, à la croisée de la restauration, de l’événementiel et désormais de l’hôtellerie.
Une trajectoire construite par étapes
Depuis la création de Gourmet Brothers en 2012, Benjamin Luzuy a multiplié les projets dans l’univers de l’hospitalité. Le groupe couvre aujourd’hui plusieurs métiers : restauration, traiteur, événementiel, consulting, gestion d’établissements et hôtellerie. Avec Epoca Collection, il développe aussi une approche plus hôtelière, notamment à travers des établissements de charme en Italie.
Cette diversité est devenue l’une des forces du groupe. « On se présente un peu comme un couteau suisse de la restauration », résume le fondateur de Gourmet Brothers. Capable de piloter des événements de quelques dizaines à plusieurs milliers de personnes, le groupe organise aujourd’hui environ 800 événements par an. Il emploie entre 80 et 110 personnes selon les saisons, dont une vingtaine à une trentaine sur le site de Port Gitana.
Cette expérience a pesé dans le choix de la commune de Bellevue. L’Auberge de Port Gitana n’était pas seulement un restaurant à reprendre, mais un lieu à faire vivre dans toutes ses dimensions : restauration, hôtellerie, terrasse, accueil local, événements et attractivité du territoire.
Redonner vie à une adresse emblématique
L’opportunité est née d’un appel d’offres. Très vite, le dossier arrive à l’entrepreneur par plusieurs canaux : architectes, consultants, commune. Le projet semble correspondre naturellement à son profil. La commune cherche un opérateur capable de porter un lieu public, ouvert, qualitatif, mais sans en faire une adresse exclusive.
Pour Bellevue, l’enjeu est clair. Le projet étant financé par la commune, il doit d’abord bénéficier aux habitants, aux entreprises et aux personnes qui travaillent sur le territoire. La restauration devient donc centrale. « La commune nous a expliqué que 80 % des critères de sélection seraient basés sur le restaurant », relève le restaurateur. Cette logique se retrouve dans l’équilibre économique du lieu : environ 80 % du chiffre d’affaires provient de la restauration, contre 20 % pour l’hôtellerie.
La vision retenue est celle d’une adresse bistronomique, accessible sans être banale, ambitieuse sans être intimidante. Le lieu propose un plat du jour à 23 francs, tout en offrant une carte des vins capable d’accueillir aussi bien un chasselas local qu’une grande bouteille de Bourgogne. Cette amplitude illustre l’équilibre recherché de rester ouvert au plus grand nombre, tout en proposant une véritable expérience.
Un lieu historique qui retrouve son public
Ouverte le 20 juin 2025, l’Auberge de Port Gitana a rapidement trouvé son public. Huit jours après l’ouverture, l’établissement servait déjà 140 couverts le soir. En haute saison, la clientèle vient de Genève, du Grand Genève et de la côte jusqu’à Nyon. Port Gitana bénéficie d’un positionnement rare avec l’une des premières grandes terrasses à la sortie de Genève disposant d’un accès direct au lac.
L’ouverture n’a pourtant rien eu de simple. Le feu vert est arrivé deux jours seulement avant l’accueil des premiers clients, après la fin des travaux et les validations nécessaires. La première saison a donc été un véritable test grandeur nature. Le record s’est établi à 311 couverts en une journée, dans un contexte encore fragile sur le plan opérationnel. « On n’est pas passé loin de la feuille qui se déchire », reconnaît le dirigeant.
Cette première saison a permis d’apprendre vite. L’équipe a notamment dû composer avec une forte saisonnalité, un enjeu central pour un établissement lacustre. La fréquentation estivale n’a rien à voir avec celle de l’hiver. L’objectif est désormais d’anticiper davantage les variations, d’adapter les équipes, les stocks et les achats, et de mieux piloter les périodes creuses. Pour cela, le groupe explore aussi des outils d’intelligence artificielle capables d’affiner les prévisions en fonction de paramètres comme la météo, la fréquentation ou les habitudes de consommation.
Entre mémoire du lieu et exigences contemporaines
Port Gitana porte une histoire. Pour beaucoup de Genevois, le lieu évoque les filets de perche, les repas au bord du lac, une certaine idée des sorties d’autrefois. Benjamin Luzuy en est pleinement conscient. Ces poissons emblématiques font ainsi partie des incontournables. L’été dernier, faute de stocks suffisants, l’établissement avait travaillé avec des perches valaisannes plutôt que d’importer massivement. Cette année, l’équipe a cherché à mieux sécuriser ses approvisionnements auprès de pêcheurs locaux, y compris en basse saison.
Cette attention aux producteurs s’inscrit dans une vision plus large. Pour cet entrepreneur aux multiples casquettes, la restauration ne se limite pas à remplir une salle. Elle peut soutenir des filières, maintenir des savoir-faire et créer du lien avec un territoire. « Quand un pêcheur local me remercie d’être là, je me dis que ce métier a du sens », confie-t-il.
Au-delà de la stratégie et des chiffres, transparaît aussi un passionné de cuisine et d’expérience client. Son approche repose sur une curiosité constante, une volonté de tester, d’ajuster, de faire évoluer l’offre pour répondre aux attentes d’une clientèle en mutation. À ses yeux, un restaurant ne peut plus simplement bien nourrir, il doit raconter une histoire, surprendre et créer un souvenir.
Le positionnement de Port Gitana répond justement à cette évolution des habitudes de consommation. Selon lui, le secteur se polarise. D’un côté, une restauration rapide mais qualitative. De l’autre, des lieux où l’on vient chercher une expérience, un cadre, une histoire, un moment particulier. Le milieu de gamme traditionnel, lui, devient plus difficile à défendre.
Financer la restauration, un exercice exigeant
Monter un projet de cette nature nécessite des investissements importants. Même avec l’historique de Gourmet Brothers, le financement d’un restaurant reste un défi. La restauration est un secteur perçu comme risqué par les banques, souvent à juste titre. « Il n’y a pas plus simple que de perdre 30 % de marge sur un restaurant. Il n’y a pas plus difficile que d’en gagner 10 ou 15 », résume-t-il.
Dans ce contexte, l’Auberge de Port Gitana présente toutefois une équation particulière. Le bâtiment a fait l’objet d’un investissement communal important, estimé entre 20 et 25 millions de francs. Pour l’exploitant, cela crée une opportunité rare qui lui permet d’ouvrir un établissement d’envergure dans un lieu exceptionnel, sans devoir porter l’achat du foncier ni supporter un loyer correspondant à une logique strictement privée de rendement immobilier.
Mais même dans ces conditions, le projet nécessitait un financement solide pour l’aménagement, l’équipement et le fonds de démarrage.
Le rôle structurant de la FAE
. Pour Benjamin Luzuy, l’obtention d’un soutien de la FAE sous la forme du cautionnement a été déterminant. Il a permis de crédibiliser le dossier auprès des banques, d’accélérer les discussions et de préserver le contrôle entrepreneurial du projet.
Sans ce cautionnement, d’autres solutions auraient dû être envisagées, notamment l’entrée de partenaires financiers. Mais elles auraient impliqué une dilution du capital. Or, pour une opportunité aussi rare, le dirigeant souhaitait conserver la maîtrise du projet.
« La FAE est un réflexe pour moi », explique-t-il. « Non seulement parce qu’elle facilite l’accès au financement, mais aussi parce qu’elle comprend la réalité économique d’un projet local créateur d’emplois ».
Dans un secteur où les banques restent prudentes, ce rôle est particulièrement précieux. La FAE permet de soutenir des projets viables, créateurs de valeur et d’emplois, sans obliger les entrepreneurs à ouvrir trop tôt leur capital.
Genève, un marché exigeant mais porteur
Pour Benjamin Luzuy, Genève reste un marché singulier. « La plus petite des grandes villes », résume celui qui siège depuis le début de l’année au Conseil de Fondation de Genève Tourisme & Congrès. Une ville internationale, ouverte, culturellement exigeante, où les clients voyagent, comparent et attendent des propositions fortes.
Mais Genève reste aussi un environnement complexe : loyers élevés, coûts salariaux importants, difficulté à recruter, prudence bancaire. Dans ce contexte, les projets les plus solides sont ceux qui reposent sur une vision claire, une capacité d’exécution éprouvée et une lecture fine du territoire.
Entreprendre dans un métier de sens
Malgré les difficultés du secteur, Benjamin Luzuy reste convaincu que la restauration offre encore de vraies opportunités. À condition d’en mesurer les contraintes, de ne pas sous-estimer les coûts, de s’entourer correctement et de construire une proposition forte.
Ce qui continue de le motiver, c’est précisément cette combinaison entre exigence économique et impact concret. Créer des emplois. Faire vivre un lieu. Soutenir des producteurs. Valoriser un territoire.
C’est aussi dans cet esprit que s’inscrit le soutien de la FAE. En cautionnant un projet comme Port Gitana, elle ne finance pas seulement l’ouverture d’une adresse au bord du lac. Elle contribue à faire émerger un lieu de vie, à renforcer une filière locale, à soutenir l’emploi et à permettre à un entrepreneur genevois de garder la maîtrise d’un projet structurant.
